Journalisme rap, une passion plus qu’un métier

Musique la plus populaire en France, le rap se démarque aussi par son absence dans les kiosques. Une situation paradoxale, qui pousse de nombreux rédacteurs à écrire par passion, mais sans rétribution.

Contrairement au rap, l’électro, le jazz, le reggae ou l’opéra sont présents dans les kiosques. Crédit photo : Théo Meunier

“Ça fait un petit moment qu’on est les derniers survivants”. Yann Cherruault, rédacteur en chef d’International Hip Hop (iHH), le seul magazine rap en France, a des airs de dernier résistant. Depuis quelques années, le microcosme du rap nourrit une étrange contradiction : omniprésent dans le top des ventes d’albums, (quasiment) absent dans les kiosques. Le constat est sans appel, 69% des albums les plus vendus en 2018 appartiennent au genre. Quant à sa presse, elle vit sous perfusion depuis son effondrement au début des années 2000.

À l’époque, celle-ci sort d’une petite décennie dorée : L’Affiche, RER, Radikal, Get Busy ou The Source garnissent les rayons et sont le seul accès à l’information pour les fans. Mais le ralentissement des ventes, la perte d’intérêt des annonceurs et la naissance de nouvelles stratégies promotionnelles pour les maisons de disques (autrefois partenaires privilégiés) sonnent peu à peu le glas de nombreux titres spécialisés. L’offre se déplace alors sur internet : Booska-p, l’Abcdr du son ou Le Bon Son prennent le relais de façon amateur.

“On est sur 90% de bénévolat”

Journaliste rap pendant la période faste, Yann Cherruault a pu observer cette transition. En 2018, il poursuit néanmoins une démarche qui peut sembler anachronique : éditer un magazine. Une activité animée par la passion, plus que par les rentrées financières : “On n’a pas de locaux et on est sur 90% de bénévolat. Il y a tous les profils : des gens de 20, comme de 40 ans. Certains sont d‘anciens stagiaires qui, même partis vers d’autres activités, continuent d’écrire chez nous.”

Ce mode de fonctionnement qu’il décrit comme “satisfaisant en terme d’aventure humaine” semble inéluctable : chaque numéro de ce trimestriel coûte entre 10.000 et 12.000 euros, difficilement remboursés par les ventes et la publicité. Dans le milieu depuis plus de 20 ans, le rédacteur en chef d’iHH ne vit pourtant pas de sa passion : “A côté je bosse sur des chantiers ou sur de la régie de tournage. Le journalisme rap m’a permis de bien gagner ma vie pendant une dizaine d’années. Aujourd’hui, ça reste mon activité principale en terme de temps, mais sûrement pas en terme d’argent.”

L’émergence des blogs et des webzines

En parallèle de cette presse qui survit difficilement, de nombreux médias en ligne ont émergé et contribuent à créer une émulation nouvelle. Sans forcément un modèle économique derrière. Parmi eux, le site Backpackerz créé en 2014 est animé par une vingtaine de bénévoles : “On a tous entre 20 et 30 ans. La plupart travaillent, d’autres sont encore étudiants, précise Florian Perraudin-Houssard, responsable des évènements et des partenariats du site. C’est la passion qui nous anime, même si cela a pu nous donner quelques opportunités.”’

Webzine à ses débuts, Backpackerz – qui compte aujourd’hui plus de 20.000 fans sur Facebook – a pris les traits d’un site plus professionnel. Une mue récente, financée par un crowdfunding qui a permis de récolter plus de 8.000 euros. “Nous avons acquis une certaine légitimité à parler de rap. Le cœur de nos articles, ce sont des grands formats, mais avec ce financement participatif, nous allons pouvoir évoluer dans d’autres domaines comme la radio et bientôt la vidéo », détaille M. Perraudin-Houssard. Une action inédite et teintée de réussite pour un média de cette taille, mais qui n’offrira pas une assise économique suffisante pour rémunérer les contributeurs du site.

Depuis 2014, le site Yard propose notamment de longs articles thématiques illustrés. Crédit photo : Capture écran Yard 19 octobre 2018.

 

« Toutes les activités sont rémunérées, on souhaite avoir un site qualitatif »

Pour espérer prospérer, mieux vaut avoir les reins solides. Créé en 2014 et désormais bien identifié par le public rap, le site de Yard est de ceux qui parviennent à alimenter la toile de contenus qualitatifs, tout en générant des revenus conséquents. Une alchimie rendue possible par le soutien de la société de production de cinéma MK2, et par la diversité des activités de l’entreprise. Car au-delà de son travail journalistique, Yard est aussi une agence de communication et de productions d’événements. Elle travaille régulièrement avec des marques comme Nike ou Redbull.

Longtemps bénévole ou semi-professionnel au sein du site internet Surl, Antoine Laurent est désormais corédacteur en chef de Yard. « Les marques viennent nous voir lorsqu’elles veulent s’adresser à des publics spécifiques. On baigne dans cette culture, alors on est en quelque sorte leurs interprètes. Dans cette optique, le média est notre vitrine et c’est pour cela qu’on cherche à ce qu’il soit à la hauteur de la culture rap qui est aujourd’hui dominante chez les jeunes. »

Un fonctionnement qui permet au site de ne pas entrer dans la course à l’actualité, et de rétribuer rédacteurs et graphistes « plus que dans beaucoup d’autres médias ». « Toutes les activités réalisées sur Yard sont rémunérées, ajoute Antoine Laurent. On souhaite vraiment avoir un site qualitatif, c’est notre carte de visite. » Comme eux, Booska-p, la web-radio créée par Booba OKLM, ou des médias non estampillés rap comme Les Inrocks, Le Monde, Libération ou le groupe So Press emploient à plein temps ou comme pigistes, des journalistes spécialistes du rap. Une lueur d’espoir pour cette presse spécialisée, qui rêve de prendre le wagon de l’industrie florissante du rap.

Théo Meunier et Nicolas Quenard

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *