Journalisme mobile : quand le smartphone menace la caméra

Léger et facile d’utilisation, le smartphone est devenu un vrai outil pour diffuser des images. La caméra a-t-elle encore une place dans les rédactions ? Les journalistes reporters d’images s’en inquiètent. Explications.

Réalisation d’un reportage à l’aide d’un kit iPhone. Photo : Arthur Gasqueres.

 

Indispensable, le smartphone ? En tout cas, il se généralise. Dans les rédactions, le mobile en tant qu’outil journalistique s’impose. En presse écrite, il saisit l’événement à l’instant T. À la radio, il enrichit les contenus web. À la télévision, il soulage les épaules des journalistes reporters d’image et se fait plus discret sur le terrain. « Les médias papier se vendent de moins en moins, souligne Benjamin Turquier, journaliste chargé du pôle vidéo de RTL. Ils cherchent donc à se diversifier en ligne, et à faire évoluer leurs formats. La vidéo mobile s’est imposée. »

Une évolution qui inquiète les spécialistes de la bonne vieille caméra. Qui s’inquiètent pour leurs emplois. Et critiquent ces images de qualité médiocre. A tort et à raison. « L’oeil du téléspectateur s’est habitué à accepter des images d’une qualité moindre, celles des smartphones. Car ce qui compte maintenant, c’est la valeur de l’instantané, du témoignage fort, le fond plutôt que la forme », constate Arnaud Mercier, professeur en communication à l’Institut français de presse.

Filmer n’importe quoi

Certaines rédactions privilégient aussi l’usage du smartphone car il permet de produire beaucoup, en peu de temps et à moindre coût. Ce qui n’est pas sans risque. « La quantité, c’est aussi l’écueil des rédactions, constate Marianne Rigaux, responsable pédagogique chez Samsa Formation. Un portable, on a tendance à le déclencher n’importe comment et à filmer n’importe quoi. Mais il faut penser aux internautes qui demande de la qualité. Il y a aussi une culture de l’image sur le web. »

Iphone X, Samsung Galaxy A9, Huawei Mate 20 Pro…. Les fabricants l’ont bien compris, qui renouvellent leurs gammes de portables à chaque avancée technologique. Samsung excelle d’ailleurs dans le domaine de la photo et vidéo mobile avec le tout nouveau Galaxy A9, et ses quatre caméras dorsales. « L’écart de qualité d’images entre smartphones et caméras a tendance à se réduire », précise Arnaud Mercier. A tel point que certaines rédactions télévisées ont évincé toute caméra de leur studio au profit… du portable.

N’est pas journaliste qui veut

BFM Paris, la locale de BFM TV, lancée en novembre 2016, se revendique ainsi « première chaîne française à utiliser des smartphones pour ses reportages ». Dans cette toute jeune rédaction, pas de caméra, mais des iPhone 8, des stabilisateurs et des micros à la bonnette bleue griffée d’un A rappelant les courbes de la Tour Eiffel. En Suisse, la télévision locale Léman Bleu a elle aussi fait le choix du journal « 100% iPhone » et ce dès 2015. L’occasion, pour son directeur Laurent Keller, « de réinventer la grammaire de l’image, d’apprendre à filmer différemment. Pour nous, c’est aussi un coup de fouet bienvenu et un plaisir renouvelé d’exercer notre métier. »

Posséder un portable suffit-il pour se revendiquer journalistes mobiles ? Benjamin Turquier tempère: « les compétences ne dépendent pas du matériel. Il faut savoir produire une image agréable, bien cadrée. Quel que soit le matériel utilisé. Et cela s’apprend. » Car n’est pas journaliste qui veut. « Le MoJo [Mobile journalism, journalisme mobile en anglais, ndlr] sera amené à se développer quand tout le monde aura intégré que ça demande une formation, y compris dans les écoles », abonde Arnaud Mercier. L’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (IJBA) et l’Institut Pratique du Journalisme (IPJ) comptent ainsi dans leur formation des cours de journalisme mobile. Les rédactions, aussi, s’y mettent. Certains JRI suivent des cursus consacrés à cette nouvelle pratique, dans une optique de diversification des compétences.

Difficile cohabitation

Les caméras sont-elles alors vouées à disparaître ? Pas si simple. ‘Le matériel est plus encombrant. Mais ça permet de faire des images propres de très loin, le zoom est bien plus efficace », affirme Ugo Marseille, JRI pigiste chez BFMTV. Et celui-ci de se rappeler d’un tournage réalisé, en août, après qu’un homme a poignardé sa mère et sa soeur. « Depuis la limite de la zone bouclée par la police, nous apercevions un groupe d’enquêteurs au travail. Avec un téléphone, l’image zoomée aurait été bien trop modélisée pour être exploitable », affirme-t-il.

Un argument qui plaide pour une cohabitation entre caméras et smartphones. « Quand on forme au journalisme mobile, on ne cherche pas à convertir les JRI au smartphone, insiste Marianne Rigaux. Ceux qui ont une culture TV continueront avec les caméras, à la différence de ceux qui ont plutôt une culture web, qui privilégient l’usage du smartphone ». Ugo Marseille, lui, est moins affirmatif. « Dans les cinq à dix ans, les téléphones vont progressivement remplacer les caméras dans les rédactions. Avec l’amélioration des réseaux téléphoniques, il sera extrêmement facile de diffuser des images en live », analyse-t-il. Tout au moins pour le news. Car en long format, il sera plus difficile de se passer des 5D et équivalents.

 

Noémie Gobron et Arthur Gasqueres

 

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