Pigistes web, dans la toile de la précarité

Crédits: Pixabay

Les pigistes viennent remplir les rangs des rédacteurs web dans les médias en ligne. Il reste néanmoins difficile de quantifier leur nombre en France, les recensements actuels ne faisant pas la distinction entre pigistes print et pigistes web. Dommage, car si les collaborations dans le print ont acquis des principes au fil du temps, les conditions de travail comme de rémunération des pigistes web restent brouillées. Ces journalistes polyvalents peinent à se protéger contre les propositions abusives et les tarifs minimes pratiqués par des employeurs.

Les jeunes pigistes souvent victimes d’abus

Diplômée du Celsa l’an dernier, Lucile* est entrée dans le vivier des pigistes web de France Télévisions après avoir décroché une bourse du groupe. Depuis, elle enchaîne des CDD, des contrats d’une journée, d’un mois ou de trois mois, selon leurs besoins, avec un barème de 2008 euros bruts par mois. En parallèle, la journaliste a fait d’autres piges web pour le site Anousparis.fr, soit un forfait de cinq piges par mois, à 65 euros le feuillet, un tarif qui correspond au barème établi par le Syndicat national des journalistes. Lucile a aussi pigé à Femme actuelle, où le papier lui était cette fois payé 300 euros brut. En tant que pigiste pour le web, elle connaît mal ses droits.  «Je ne sais pas si j’ai une mutuelle. Je ne sais pas non plus si elle ne me couvre qu’à France Télévisions ou tout le temps. Il faut avoir la patience de poser beaucoup de questions.»

Malgré ces interrogations, Lucile a reçu des rémunérations conséquentes. Axel Perru, 23 ans, n’a pas eu cette chance. Étudiant en espagnol, il a écrit des articles pour un pure player, au tarif de 7,50 euros brut la pige de 300 mots. A la fin d’un stage dans ce média, on lui a proposé de continuer à envoyer des papiers en tant qu’auto-entrepreneur, une pratique courante qui ne respecte pas le droit du travail. «J’ai accepté sans trop me poser de questions, admet Axel. Je ne savais pas que c’était illégal à l’époque.» La rédaction ne comptait «qu’un ou deux employés» et publiait des articles signés par des auto-entrepreneurs exerçant des activités à côté, «des intervenants radio, des spécialistes dans un domaine ou des femmes au foyer».

«Il faut savoir mettre des limites»

Dans le milieu de la pige, il faut savoir défendre ses droits et s’imposer des limites. Corinne D., journaliste d’une cinquantaine d’années, travaille sur le web depuis 2000. Elle est devenue pigiste après avoir été licenciée. A elle aussi, on a proposé de l’auto-entrepreneuriat, ou encore des paiements en droits d’auteur. Elle a toujours refusé. «Cette pratique nuit énormément à la profession, estime-t-elle. Mais les patrons en profitent beaucoup. Si on refuse, ils savent qu’un autre acceptera.» Chevronnée, elle revendique son expérience et ses références, et n’accepte jamais les piges payées «en dessous de 65 euros le feuillet», que des employeurs lui ont déjà proposées. «Deux médias économiques m’ont proposé des tarifs tellement bas que j’étais outrée. Il faut savoir mettre des limites.» Aujourd’hui pigiste web aux Echos START, elle estime qu’elle n’a  «pas à se plaindre»: elle est rémunérée notamment avec un forfait de trois articles par mois à 525 euros brut. Corinne D. fait aussi des piges à 70 et 72 euros pour L’Entreprise et le magazine Entreprises et Carrières. La journaliste apprécie son indépendance mais admet une situation financièrement difficile. Certaines pratiques n’aident pas: «Quand je travaille pour le web et que mon article est repris dans la version papier, je n’ai pas de compensation.»

 «Dans les rédactions web, il y a une ambiance start-up»

Réguler et protéger le statut des pigistes du web s’avère ardu. Ces journalistes sont très peu représentés au sein des syndicats. Myriam Guillemaud-Silenko, journaliste pigiste membre du bureau national du SNJ, y voit un symptôme du numérique: «Dans les rédactions web règne une ambiance start-up. Je pense au Huffington Post, où il y a une loyauté énorme, avec ces groupes de potes en autarcie qui jouent au ping-pong.» Selon la syndicaliste, les pigistes web ne collectivisent pas assez leurs efforts et ne se manifestent que lorsqu’un problème les touche personnellement. Cet individualisme les dessert. Pour la pigiste Clémence Dellangnol, elle aussi membre du bureau du SNJ, c’est la raison pour laquelle un barème de la pige web n’a toujours pas été négocié: «Les jeunes ne se syndiquent plus, ce qui crée un rapport de force déséquilibré, duquel les patrons sortent renforcés. Ça reflète une évolution globale dans la société, où les syndicats et les salariés sont jugés has been et où on défend avant tout les droits individuels.»

*Le prénom a été modifié.

Marie Fiachetti et Joséphine Gruwé-Court

 

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