Photographes et rédacteurs en concurrence à l’ère du numérique

Le numérique a transformé les pratiques autour de l’image au sein des rédactions. Alors que dans l’exercice de leur profession les photojournalistes connaissent une précarité croissante, les rédacteurs doivent de plus en plus se mettre à la photo.

Gilles Codina a commencé sa carrière de photographe de presse en 1984. Ce journaliste a connu de nombreux bouleversements dans sa branche d’activité durant ses trente-cinq années de métier. Des aléas qui l’ont contraint à accepter des missions situées bien loin du monde journalistique

«Vivre à 100% du photojournalisme est impossible. Il faut faire autre chose à côté. Ce n’est pas une spécialité qui paie bien. La révolution technologique et celle du numérique ont réellement rendu cette profession précaire», avoue le photographe, qui proposait ses services à des entreprises privées.

Initialement, Gilles Codina est spéléologue et grimpeur. Adolescent, il s’était découvert une passion pour la photographie. Il en fera son métier dans les années 80, «la meilleure époque pour un photographe, car il y avait des piges et même des avantages, notamment en ce qui concerne le matériel», qu’il estime à 10.000 euros l’ensemble d’un équipement professionnel de base pour «faire de bonnes photos».

Acquises au fil des années, ses compétences lui ont permis de réaliser des photos en « hauteur dans le milieu urbain» pour des entreprises. «Nous n’avons pas le choix, mais ce n’est plus du tout du journalisme, c’est de la communication», témoigne Gilles Codina.

«Le plus compliqué c’est la concurrence»

Bertrand de Lafargue Barès, âgé de 65 ans et photojournaliste depuis 30 ans, souligne lui aussi les difficultés auxquelles doit faire face un cette profession. «Le plus compliqué, c’est la concurrence. Même avec de l’expérience, ça devient compliqué de se faire une place.» Et puis, «les journaux produisent moins de reportages photo, c’est de plus en plus souvent aux photographes de prendre en charge leurs déplacements sur le terrain.»

Pour ce futur retraité, il y aura toujours des photographes, mais le fait que «le marché de la presse décline poussera les professionnels à savoir faire plus de choses». Les rédacteurs eux-mêmes sont amenés à s’adapter à la situation en multipliant leurs compétences.

Les rédacteurs doivent de plus en plus prendre eux-mêmes les photos de leurs reportages. CR: T.H.

Des rédacteurs contraints à la polyvalence

Que ce soit pour des raisons économiques ou logistiques, de plus en plus de rédacteurs doivent se mettre à la photo. Ce sont eux qui sont chargés d’illustrer leurs reportages. Cette polyvalence est même devenue un critère de recrutement. Mais la prise de photos n’augmente pas la rémunération des rédacteurs. Déléguée syndicale au SNJ, Aline Brachet réclame régulièrement la mise en place de primes photos. Ces revendications n’ont pas abouti pour l’instant.

«A l’origine, on n’était pas censés faire des photos. Avec le renouvèlement de notre site internet il y a quelques mois, on doit en prendre quasi systématiquement», témoigne cette rédactrice pour l’agence de presse AEF info. Aline Brachet se voit contrainte de prendre des photos avec son téléphone ou avec le petit appareil mis à disposition par la rédaction. «Souvent, ça fait cheap et ça se voit, regrette-t-elle. Une conférence de presse photographiée de loin avec un téléphone qui tremble, c’est moche.»

Beaucoup de ces rédacteurs doivent se coller à la photographie sans formation préalable. «Avec des formations complètes et un bon matériel fourni par la rédaction, peut-être qu’on pourrait assurer une meilleure qualité des photos», poursuit Aline Brachet. Rédacteur chez France Football, Roberto Notarianni confirme: «Ce sont deux métiers très différents. C’est une question d’exigence journalistique.» Le message est simple. Pour lui, des raisons budgétaires ne doivent pas justifier une baisse de la qualité des images dans les médias.

L’œil des photographes, irremplaçable

Des formations à la photo, certaines rédactions de presse quotidienne régionale en ont mises en place. Natacha Monhoven, directrice adjointe de la rédaction de la Nouvelle République du Loir-et-Cher, rapporte que «tout le monde s’est mis à la photo, en suivant des formations fréquentes mises en place par la hiérarchie. Cela a été très progressif, donc il n’y a pas eu d’opposition de la part des rédacteurs.» Cette transformation, elle la justifie par «une simplification des techniques». «Avec les appareils argentiques, il était très difficile de faire une belle photo, explique-t-elle. Aujourd’hui, avec le numérique, des photos de qualité sont à portée de tout le monde, grâce au matériel adéquat.»

Pour autant, Natacha Monhoven continue de défendre «l’œil du photographe, qu’un journaliste, même bien formé, n’a pas». Elle souligne : «Les photographes ont la spécificité de traiter l’information presque uniquement par l’image.» Une façon de défendre la place de photographes professionnels dans les rédactions françaises, malgré une incontestable reconfiguration des rôles journalistiques.

Nina Gambin et Thomas Hermans

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