Les journalistes auto-entrepreneurs à l’épreuve de la légalité

Un journaliste n’a pas le droit d’exercer sa fonction sous le statut d’auto-entrepreneur. Mais de nombreuses entreprises de presse imposent, illégalement, ce type de statut à leurs journalistes. Explications.

 

Un journaliste n’a pas le droit de travailler sous le statut d’auto-entrepreneur. ©Céline Brégand

 

Être journaliste auto-entrepreneur est illégal. Selon un article du Code du travail, un journaliste professionnel, même pigiste, doit obligatoirement être salarié. Depuis la création du statut d’auto-entrepreneur en 2008, le Syndicat national des journalistes (SNJ) dénonce cette pratique à laquelle de plus en plus d’entreprises de presse ont recours. Clémence Dellangnol, membre du SNJ au pôle pigiste, rappelle les dangers de l’auto-entrepreneuriat: «si un journaliste est payé par factures, il n’est plus considéré comme un journaliste professionnel, donc il n’a plus la carte de presse et il perd un certains nombre de droits liés à son statut».

Parmi ceux-ci, le treizième mois, les congés payés, les clauses de conscience et de cession. En plus, le statut d’auto-entrepreneur fait perdre au journaliste les avantages fiscaux, les droits à la retraite et l’indemnisation chômage ou de licenciement.

«Les entreprises jouent sur l’ignorance du journaliste.»

Si ce statut est aussi désavantageux pour les journalistes, pourquoi sont-ils aussi nombreux à l’accepter ? «Les entreprises jouent sur l’ignorance», répond Clémence Dellangnol. C’est le cas d’Emilien Diaz. Cet étudiant en journalisme de 23 ans a travaillé pendant plus de deux ans pour le média en ligne La Beauté du football, dont un an et demi comme auto-entrepreneur. Il ignorait tout de ce statut, jusqu’à son illégalité.

«Avec les autres rédacteurs, nous avons commencé à en avoir marre. Il y avait trop de contraintes. Nous devions faire des factures pour des sommes ridicules, 1 euro par article. Avec les taxes, je ne gagnais presque rien. Collectivement, nous avons donc décidé de partir», se souvient Emilien.

Quand les journalistes ne souhaitent pas exercer leur métier sous ce statut ou s’ils veulent en sortir, le SNJ leur propose plusieurs solutions. «Nous suggérons d’abord de privilégier la discussion. Parfois, cela suffit et l’entreprise fait machine arrière, explique Clémence Dellangnol. Sinon, le siège du SNJ peut adresser un courrier à l’employeur pour lui rappeler le droit. Les journalistes peuvent aussi signaler leur situation aux représentants syndicaux de leur entreprise, s’il y en a. La dernière option, c’est de refuser de travailler sous ce statut.»

«Si je me place contre cette pratique, je ne travaille plus.»

Et pour les journalistes auto-entrepreneurs qui se retrouveraient mis à la porte du jour au lendemain, le syndicat propose son aide pour attaquer aux prud’hommes. «Il faut donc garder toutes les preuves du lien de subordination – par exemple la date de rendu d’un article et la rémunération imposées -, ce qui caractérise le salariat.»

Attaquer leur entreprise en justice ? Très peu de journalistes l’envisagent. À l’image de Rose*, 25 ans, qui travaille depuis 2015 comme auto-entrepreneure pour un magazine musical spécialisé : «si, au sein de mon entreprise, je me place contre cette pratique, je ne travaille plus. Je serais catégorisée comme la personne qui refuse ce statut et plus aucun média spécialisé ne me fera travailler».

À choisir, la jeune femme préférerait être salariée mais elle estime qu’elle ne peut pas demander cela à son entreprise: «je préfère travailler dans un flou juridique que de signer l’arrêt de mort d’un petit média.»

En 2015, Rose s’est déclarée auto-entrepreneure auprès de l’URSSAF en catégorie «autre», en spécifiant «journaliste». Mais, à l’été 2018, lorsqu’elle s’est rendue à l’URSSAF pour un problème administratif, l’organisme s’est rendu compte qu’elle était journaliste et donc dans l’illégalité. Et elle a immédiatement été radiée. L’occasion de clarifier sa situation? Non. Rose compte se réinscrire en tant qu’auto-entrepreneure sous le statut de «rédactrice web».

 

Le cas particulier de l’Allemagne

Bien que le statut de journaliste auto-entrepreneur soit illégal en France, ce n’est pas le cas dans tous les pays d’Europe. En Allemagne, par exemple, c’est le statut obligatoire des journalistes freelance. Léo Pierrard, pigiste de 27 ans, a accepté ces conditions lorsqu’il s’est installé en Allemagne : «Les piges sont deux fois mieux payées qu’en France, c’est pour ça que j’ai accepté. Mais c’est très irrégulier. Cet été, par exemple, je n’ai travaillé que quatre jours. Il faut donc réussir à épargner un peu tous les mois».

 

Justine Hagard et Céline Brégand

*Le prénom a été modifié.

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