Le grand malaise des secrétaires de rédaction

Dans les journaux, bousculés par l’essor du numérique, toutes les tâches se transforment. Les premiers concernés par cette révolution sont les secrétaires de rédaction, qui éditent le texte pour le papier, et maintenant pour le web. Au fil des changements, ils deviennent multitâches, obligés d’écrire ou de publier sur les réseaux sociaux.

Le métier de secrétaire de rédaction est en évolution constante. (Photo Paul Idczak)

 

C’est un des métiers de la presse qui est le plus méconnu du grand public. Mais il joue pourtant un rôle essentiel pour la réalisation d’un journal. Le secrétaire de rédaction (SR) est celui qui relit, corrige et met en page les contenus produits par les rédacteurs. Avec l’arrivée du numérique, son travail se transforme, d’autant que beaucoup de journaux basculent vers le « web first ». De plus en plus, ils écrivent en priorité pour internet. Puis une partie de la production va dans le journal papier. C’est la bascule faite, par exemple, par le quotidien La Croix le mardi 16 octobre. « Ça change complètement notre conception du métier, explique Damien Leboulanger, SR au quotidien du groupe Bayard. Ça rajoute de la pression sur nos épaules, puisqu’on doit publier le plus vite possible sur le web.”

Une surprise, cette évolution ? Pas vraiment. Depuis 2014, l’Observatoire des métiers de la presse (OMP), qui cartographie le journalisme français, a remplacé dans ses rapports le terme de secrétaire de rédaction par celui, plus englobant, d’“éditeur multimédia”. A l’OMP, on l’affirme, “le métier classique a été complété par d’autres fonctions liées à l’édition”.

Une des conséquences de ce changement, c’est aussi que les secrétaires de rédaction se raréfient: entre 2000 et 2016, le nombre de cartes de presse délivrées à des SR a diminué d’environ 10%. En 2000, ils étaient 3.358 journalistes SR en activité; contre 3.012 en 2016. Les données les plus récentes ne sont pas encore connues. Cependant, au-delà des chiffres, c’est la réalité du métier qui a changé.

Des journées à rallonge

“Quand je suis arrivé dans ma rédaction il y a huit ans, il y avait un SR par locale. Aujourd’hui, 90% d’entre eux ont disparu”, regrette Rodolphe Pete, SR à Nice-Matin. Pourtant, les missions du SR n’en sont pas moins importantes. Avec le développement de la presse régionale sur le web, le nombre de publications a augmenté. En plus, l’orthographe de mes jeunes confrères rend la relecture plus nécessaire que jamais”, ajoute Rodolphe. Conséquence : “les journées sont encore plus à rallonge, et la qualité des articles n’est pas la même non plus”.

Dans de nombreuses rédactions locales, la situation est identique. Les SR se comptent sur les doigts de la main mais le travail, lui, augmente. Au siège du Midi Libre, par exemple, Sylvie Delbouys, 55 ans, a quitté son poste de SR en 2016, car la charge de travail était devenue trop importante.Je travaillais souvent dix heures quotidiennement, se remémore-t-elle. Je me retrouvais à devoir maquetter de plus en plus de pages jour après jour. Ce n’était pas tenable.” SR depuis dix ans au Télégramme, à Lannion, Audrey Abiven abonde : “la diversification de nos tâches crée de la frustration, parce qu’on n’a plus le temps de s’occuper correctement de certaines pages. Aujourd’hui, on attend du SR qu’il produise, alimente et publie des articles toute la journée.”

Jean-Claude Delgenes, président du cabinet d’expertise Technologia, spécialisé dans les conditions de travail, confirme l’impression générale : “Les SR qui pouvaient se concentrer sur un bouclage le matin ou le soir sont désormais sollicités en continu pour produire des publications sur les différentes plateformes”. Au bout du compte, les conditions de travail se dégradent :“A cause du rythme de publication, le SR est sans cesse sous pression, la situation devient très tendue.” Et il n’y a pas seulement le rythme de travail: “Aujourd’hui, un SR doit savoir tout faire. Il doit être polyvalent. Et pourtant, il y a un vrai déficit dans la formation…”

Un métier qui se complexifie 

Audrey Abiven en est un exemple. A Lannion, cela fait deux ans qu’elle occupe le poste ”d’éditrice de territoires”. Ses tâches : du montage de pages, de la relecture, mais aussi de l’enrichissement web et la publication de contenus sur les différents réseaux sociaux. “Les frontières entre le métier de rédacteur et celui d’éditeur sont sans cesse plus floues”, commente-t-elle.

Au Midi Libre, ces différences sont devenues tellement minces que, depuis plusieurs années, le terme même de secrétaire de rédaction a été effacé du langage des équipes. “Pilote, deskeur, support…” Sylvie Delbouys énumère les différents termes “choisis par la direction” pour décrire les (ex) SR. Selon elle, la réflexion est aussi bien économique que psychologique : “En changeant le nom des SR, on change leur fonction, ce qui permet de baisser leur salaire. La direction pensait également que cette disparition nominative pousserait les rédacteurs à se responsabiliser et à faire moins de fautes d’orthographe, mais ça n’a pas marché.”

Alors, quel avenir pour le métier de SR ? Pierre Seguin, SR à la locale de Moulins de La Montagne, résume laconiquement : “C’est une révolution permanente.”  Reste à savoir si elle s’arrêtera un jour.

 

Gaël Flaugère et Paul Idczak

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