InfoMigrants: une plateforme, cinq langues

Fournir aux migrants une information fiable et vérifiée, c’est la mission d’InfoMigrants. En trois ans d’existence, le site est devenu peu à peu incontournable auprès de sa population cible.

La rédaction parisienne du site InfoMigrants compte une dizaine de journalistes. (photo Paul Idczak)

 

La salle de rédaction se situe au bout d’un dédale de couloirs, au troisième étage des locaux de France Média Monde (FMM) à Issy-les-Moulineaux. Le site InfoMigrants représente l’une des dernières créations du groupe qui chapeaute, entre autres, France 24 et RFI. Amara Makhoul, sa rédactrice en chef, nous accompagne jusqu’à l’écran allumé de son ordinateur, le dos tourné à la baie vitrée tamisée qui donne sur l’immeuble d’en face. “L’objectif d’InfoMigrants, c’est de fournir aux migrants l’information la plus fiable possible, résume la journaliste en scrollant sur la page d’accueil du site. Ils viennent souvent de pays où l’information n’est pas libre. Il est donc important qu’ils puissent s’informer de la manière la plus sûre possible.”

Durant l’été 2015, alors que les médias montrent la « crise des migrants », émerge l’idée de la création d’un site pour orienter et accompagner ces hommes et ces femmes dans leur route vers l’Europe. Mais l’argent manque. FMM, associé aux Allemands de Deutsche Welle, se tourne vers la Commission européenne, qui accepte de financer le projet en intégralité. “D’habitude, c’est la Commission qui lance un appel d’offres, rappelle Amara Makhoul. Avec InfoMigrants, pour la première fois elle finançait une demande extérieure.” Sous une condition : le projet devait inclure un troisième partenaire. L’agence italienne ANSA rejoint le projet. InfoMigrants peut voir le jour.

Avec plusieurs organes de presse à sa tête, le site atypique possède deux rédactions. Une en France, l’autre en Allemagne. La taille de leurs effectifs est proche, entre dix et quinze personnes chacune. Cette diversité permet d’alimenter les différentes versions du site, qui ont d’abord existé en français, en anglais et en arabe, avant le lancement des pages en dari et pachtoune, les deux langues officielles de l’Afghanistan. Le fil directeur : permettre à tous les migrants, où et quels qu’ils soient, de pouvoir trouver des réponses à leurs questions. “Selon les régions d’origine, les problématiques sont différentes, explique Amara Makhoul. Les journalistes allemands, par exemple, vont davantage écrire sur l’intégration que les journalistes français, parce que l’Allemagne accueille plus de réfugiés.”


« On est constamment sur le terrain »

Dans un décor d’affiches de films racontant la vie de migrants, de cartes du monde imposantes et de slogans d’ONG brocardés sur les murs blancs, la salle de rédaction parisienne est organisée en fonction des langues des journalistes. La journaliste Charlotte Boitiaux est assise à la droite de sa rédactrice en chef. Et lorsque Amara Makhoul évoque la diversité linguistique de la rédaction, sa collègue lance qu’elle “est en train d’apprendre l’arabe”. En face d’elle, son collègue arabophone acquiesce dans un sourire: “Allez, dans un an, tu parles parfaitement !”

Charlotte Boitiaux se ravit de travailler dans “la seule rédaction parisienne où on est constamment sur le terrain”. Grèce, Italie, Serbie, Cameroun, Belgique, Tunisie… De reportages en reportages pour le site InfoMigrants, la jeune femme et ses collègues ont déjà bien baroudé.

Le concours de la Commission européenne assure à la rédaction de bonnes conditions de travail, alors les projets de reportage à l’étranger sont nombreux. Sur l’écran d’ordinateur de la journaliste s’affiche ce jour-là un sujet grave sur les “Zapi”, ces zones d’attente d’aéroports ou de gares, dans lesquelles restent bloqués les migrants qui se voient refuser l’entrée sur le territoire français. « Nous nous adressons à un public différent de celui de la presse classique », précise-t-elle. Attachée à ce qui fait “la spécificité de l’écriture journalistique,” Charlotte Boitiaux cherche néanmoins à “distiller quelques informations pratiques”. Sa rédactrice en chef, Amara Makhoul, le souligne: InfoMigrants n’est “pas une ONG”.


Comment attirer un public qui n’est pas rompu à l’actualité vérifiée ? La réponse d’Amara Makhoul

 

Informer sans sourciller

La neutralité, une position qui peut s’avérer difficile à tenir, surtout lorsque l’on traite quotidiennement des drames liés à la crise migratoire. Charlotte Boitiaux se souvient de son reportage à bord de l’Aquarius en avril 2017, ce bateau de l’association SOS Méditerranée qui repêche les migrants en détresse dans la mer. “A un moment, j’ai tout posé et je suis allée aider les bénévoles à repêcher les migrants. Je n’ai pas réussi à rester dans ma position journalistique. Heureusement, j’avais Boualem avec moi. Lui a réussi à continuer à filmer et à prendre des notes…”

Boualem, c’est Boualem Rhoubachi, qui encourage Charlotte à apprendre l’arabe. “Ils sont tous comme mes frères et sœurs !”, explique cet ancien de France 24, en charge depuis deux ans du contenu du site en arabe. Lui aussi est là depuis le début du projet. “On arrive à se compléter dans la rédaction. Et c’est important, parce qu’on prend toujours le lectorat en compte lorsqu’on écrit un article.”

Pour informer aux mieux des personnes très diverses, InfoMigrants a choisi de s’adapter. Autant par obligation que par choix, puisque la Commission européenne ne renouvelle son financement qu’en fonction des nouveautés promises par le site. “On fera toujours la différence entre nos lectorats, explique Boualem Rhoubachi. Mais on n’oublie aucun sujet!” On sent dans ses mots l’importance qu’il donne à sa mission d’information sur les questions migratoires. Le journaliste prend l’exemple du Maroc: “Là-bas, il y a en ce moment une génération qui aspire à immigrer. Et c’est notre devoir de les informer le mieux possible sur ce qui les attend.” Aujourd’hui, toutes pages Facebook confondues, InfoMigrants compte plus de 823.000 abonnés.

Gaël Flaugère et Paul Idczak