Au Progrès, « il faut faire des clics, avec n’importe quoi »

Le quotidien régional Le Progrès est en pleine transformation depuis cet été. Beaucoup d’inquiétude et d’interrogations demeurent au sein de la rédaction, où travaille depuis près de 30 ans Michel Rivet-Paturel, journaliste politique, présent au congrès du Syndicat national des journalistes ce jeudi.

Michel Rivet-Paturel, journaliste politique au Progrès depuis 30 ans. ©Zina Desmazes

Comment se concrétise le plan de réorganisation annoncé cet été?

Ce grand plan de réorganisation s’appelle « digital first ». Il s’inscrit dans une volonté de valoriser tout ce qui est en ligne. Comme il faut faire des économies, un plan de départ volontaire a été négocié, il touche pour la première fois des journalistes. Il y a 60 départs prévus, dont 20 qui ne seront pas remplacés, ce qui représente près de 10% de la rédaction. 

Il y a également 40 embauches annoncées. Elles concerneront principalement des jeunes journalistes et c’est très bien, sauf qu’ils vont être beaucoup moins payés. On espère aussi que la direction recrutera en CDI des journalistes qui sont en CDD depuis longtemps, et qui ont fait leurs preuves. Tout ça reste à voir, il faut être très vigilant. Et rien ne dit non plus qu’on n’embauchera pas des community managers plutôt que de vrais journalistes.

Que pensez-vous de ces bouleversements?

On est en train de sacrifier le papier qui est la source de financement principale, pour partir dans un mouvement économiquement très aléatoire. On ne conteste pas qu’il faille investir dans le web, mais la manière de faire nous parait un peu curieuse parce qu’on a investi brutalement en sacrifiant le papier pour une rentabilité financière qui arrivera peut être, mais qui ne sera pas immédiate. 

Les dirigeants ferment trois agences (celles de Saint-Genis-Laval, Tarare et Villeurbanne, ndlr), c’est un recul sur les territoires. Ils vont sacrifier des pages, des éditions, ça veut dire qu’on va perdre des lecteurs parce que rien ne garantit qu’ils vont se rabattre sur le web.

On a également des interrogations sur la politique éditoriale de demain où le clic semble être la panacée universelle. Il faut faire des clics, des clics, des clics avec n’importe quoi.

On a un peu d’inquiétude aussi parce que c’est la grande litanie de supprimer les spécialisations. On est journaliste, on peut tout faire mais il y a un moment on ne peut pas changer tous les jours, faire de la politique le lundi, de l’économie le mardi, etc. Le réseau est important tout comme la connaissance du terrain et des dossiers. Je suis la métropole et je verrais  mal quelqu’un qui arriverait comme ça puis qui changerait le lendemain. Il faut un minimum spécialisation et de suivi. Sinon face à nos interlocuteurs on est affaibli.

Comment ces changements impactent-ils votre quotidien ?

Pour le moment ça n’influence pas trop notre quotidien parce que c’est en train de se mettre en place. On sait qu’il y aura moins de journalistes, beaucoup de gens ne seront pas sur le terrain et gèreront le web de façon très indirecte. C’est inquiétant parce qu’il y aura une perte de richesse rédactionnelle inévitable.

Comment une seule personne peut à la fois faire de l’écrit, de la vidéo, de la photo et du web? Dans les mois qui viennent il y a des grandes phases de formation qui seront mises en place, c’est très bien mais il y a beaucoup d’interrogations. On ne voit pas comment fournir plus de choses alors qu’on est moins nombreux. 

Propos recueillis par Zina Desmazes

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